• Yasmine Farouk – Enseigner à Yale : une expérience sans précédent

    Publié le 23 février 2016

    Yasmine FaroukL’interview de Yasmine Farouk, maître de conférences en sciences politiques à l’Université du Caire et spécialiste en relations internationales et politiques étrangères des pays du monde arabe, nous raconte dans cette interview son expérience d’enseignement aux Etats-Unis à l’Université de Yale.
    Pouvez-vous vous présenter, nous parler de vos parcours académique et professionnel?
    J’étais étudiante à la filière entre 2000 et 2004. En 2004 je suis partie faire mon master de relations internationales à Sciences Po Paris. C’est à ce moment là que j’ai décidé de faire un doctorat dans la même spécialité. En 2004 également j’ai obtenu un poste d’enseignante à la faculté. J’ai fini mon doctorat en 2010 et je suis rentrée au Caire. J’ai commencé tout de suite l’enseignement à la filière francophone (cours d’introduction à la science politique, théories des relations internationales, histoire des relations internationales et politique étrangère) et j’ai également enseigné à la filière arabophone. Parallèlement et pendant deux ans j’ai travaillé comme conseillère au Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD). J’ai aussi travaillé pour le gouvernement égyptien dans un centre de recherche qui s’appelle « le Centre du Contrat social ». Un an après, en 2014-2015, je suis partie aux Etats-Unis avec une bourse Fullbright pour faire des recherches de post-doctorat à l’Université de Yale. J’ai travaillé sur le même sujet que celui de ma thèse de doctorat mais en développant le cadre théorique. Là, je suis rentrée au Caire et pour le moment je me concentre sur la recherche et sur l’enseignement à la faculté.

    Sur quoi a porté votre sujet de thèse?
    J’ai travaillé en doctorat sur les politiques étrangères de l’Egypte, de l’Arabie Saoudite et de la Syrie après l’intervention américaine en Irak, sous la direction de Betrand Badie que j’ai connu en tant que professeur-visiteur à la Filière. J’ai analysé comment ces pays ont géré les contraintes internes et externes pesant sur leurs politiques étrangères alors que ces contraintes les orientaient parfois à des actions contradictoires.

    Vous avez travaillé pour le PNUD et pour le gouvernement égyptien, quelle était la nature de votre travail?
    Avec le PNUD j’ai travaillé comme conseillère dans le cadre du dialogue national qu’il a organisé en Egypte entre les différentes factions et partis politiques juste après la révolution du 25 janvier 2011. J’étais basée dans le bureau du vice Premier-ministre à l’époque. J’ai facilité le recrutement des rapporteurs en préparant les formats des rapports soumis aux autorités. Après j’ai travaillé au Centre du Contrat social sur le projet de création d’un conseil économique et social en Egypte notamment sur le modèle français. J’ai aussi travaillé sur la participation de la société civile dans la rédaction de la constitution. J’ai rédigé plusieurs papiers scientifiques sur ces trois thèmes.

    « J’ai travaillé en doctorat sur les politiques étrangères de l’Egypte, de l’Arabie Saoudite et de la Syrie après l’intervention américaine en Irak, sous la direction de Betrand Badie »

    Quel est votre domaine de spécialité?
    Je me concentre sur la politique étrangère des pays de la région, surtout celles des pays arabes. Mes dernières recherches portent justement sur les politiques étrangères des régimes autoritaires et mon cas d’étude est le monde arabe.

    Pourquoi vous-êtes vous orientée vers ce domaine?
    Parce que depuis mon mémoire de maîtrise j’aime beaucoup travailler sur les relations internationales du monde arabe. Je trouve qu’elles sont très riches en termes d’histoire, de normes, d’intérêts, de conflits mais aussi en termes de compromis et d’ingérence extérieure. Je suis très intéressée par la politique étrangère parce qu’il s’agit de comprendre comment tous ces facteurs dont je viens de parler se traduisent dans les actions de l’Etat. Les Etats sont en effet à la fois formateurs de ce genre d’interactions mais ils sont aussi influencés par ces interactions. Et aussi parce que l’analyse de la politique étrangère fait le lien entre les relations internationales et la politique comparée. On est obligé d’analyser la politique intérieure des pays pour expliquer ce qu’ils font à l’extérieur. Ça me permet donc d’avoir une échelle d’analyse un peu plus large dans mes recherches.

    « Mon séjour aux Etats-Unis a été une expérience formatrice »

    Vous avez été chercheur invitée à l’Université de Yale pendant un an, pouvez-vous nous décrire votre expérience?
    Mon séjour aux Etats-Unis a été une expérience formatrice ; c’est un univers qui est complètement différent des univers académiques français et égyptien. Je m’étais souvent rendue aux Etats-Unis mais je n’y avais jamais vécu. J’ai ainsi pu connaître de près le système social, le système éducatif et les universités américaines. C’était très enrichissant parce que les ressources mises à la disposition des chercheurs aux Etats-Unis sont immenses et même considérables par rapport à la France. J’ai fait des interventions dans plusieurs conférences et j’ai également enseigné un cours (Révoltes, révolutions et réformes dans le monde arabe) pour des étudiants de la deuxième année. Ce qui m’a surprise c’est que j’ai trouvé qu’il n’y a pas de grande différence entre le niveau des étudiants américains, les questions qu’ils posent, et les étudiants égyptiens que j’ai à la filière. J’ai beaucoup aimé cette interaction avec les étudiants et je me suis rendue compte de la responsabilité qui incombe à un professeur. Car c’est vraiment le professeur qui forge les connaissances de l’étudiant.

    Quelle différence constatez-vous entre les méthodes d’enseignement et de recherche à l’université de Yale et à l’Université du Caire? Est-ce que votre expérience à Yale vous a menée à changer votre méthode d’enseignement? Si oui, comment?
    Tout d’abord ça m’a introduit à beaucoup de références, d’outils et d’instruments que je pourrais utiliser et qui sont spécifiquement américains. C’est notamment un changement de méthodologie et de méthode. Les politologues américains sont précis et utilisent une méthodologie plus quantitative. On n’est pas dans la perspective de narrer. Les Américains font une analyse assez précise avec des phrases directes et courtes. Ils vont tout de suite à l’objectif. C’est surtout ce changement de méthode qui m’a frappée. L’interdisciplinarité aussi ; le fait d’emprunter des outils et des concepts à l’économie mais aussi à la statistique et aux mathématiques. Je suis toujours incapable de faire ça parfaitement mais j’essaye de le faire pour ouvrir un peu l’univers de la science politique surtout dans l’esprit des étudiants.

    Avez-vous des suggestions pour améliorer la qualité de l’enseignement à la filière?
    A mon avis il serait très utile d’enrichir le centre de documentation. On a besoin de beaucoup plus de références anglo-saxonnes justement à cause des ressources immenses qui sont disponibles pour la recherche que ce soit aux Etats-Unis ou même au Royaume-Uni. Les avancées et les progrès les plus récents en termes de théories et d’approches en science politique et particulièrement en relations internationales sont du fait de l’univers académique américain. Je pense donc qu’on a besoin d’ouvrir notre bibliothèque à plus de ressources et à plus de recherches, notamment aux bases de données disponibles aux étudiants. Pour améliorer la qualité de l’enseignement on a aussi besoin de faire venir plus de professeurs visiteurs qui ne sont pas forcément francophones. Cela permettra aux étudiants même s’ils vont écrire en français et même s’ils vont partir faire leur thèse en France, d’être introduits à la méthode américaine. Ils y trouveront probablement beaucoup d’inconvénients et de problèmes liés au pragmatisme et à la quantification ; mais ils ont tout de même besoin d’être introduits à ce genre de réflexion. Je crois donc qu’inviter des professeurs de l’extérieur de l’univers francophone serait très utile pour les étudiants.

    Vous rédigez des articles d’analyse sur la politique étrangère de l’Egypte, quelle est votre évaluation de la politique extérieure actuelle de l’Egypte ?
    Je crois que depuis la révolution, il y a plusieurs aspects positifs dans la politique étrangère de l’Egypte. La politique étrangère est devenue plus proactive avec une volonté claire de diversifier les relations internationales. Il y a aussi des initiatives pour varier les alliances et pour créer des communautés d’intérêt avec les différentes parties internationales. Cependant, la politique étrangère a suivi les bouleversements de la politique intérieure en Egypte. Certes, l’opinion publique et son orientation générale comptent plus qu’avant pour le régime. Par contre, il y a beaucoup de traits et de fils conducteurs de la politique étrangère qui ont survécu à Moubarak. Comme par exemple la centralisation de l’élaboration de la politique étrangère et la sécurisation de certains dossiers. D’une manière générale, si on parle de l’époque actuelle, je regrette vraiment les positions conservatrices qui ont été prises par rapport aux révolutions dans le monde arabe. Elles sont basées sur une vision très réaliste. En effet, depuis 2011, beaucoup de changements de régimes qui ont eu lieu dans le monde arabe, à l’exception de la Tunisie, ont donné lieu à des troubles et à des guerres civiles. J’aurais tout de même préféré que notre position ne soit pas aussi conservatrice vis-à-vis de la révolution syrienne par exemple. Je trouve aussi que le régime a réussi à arrêter les interventions étrangères dans la politique interne du pays. Par contre, il est assez fermé quand il s’agit de sortir du cadre de monde arabe et du Moyen-Orient pour voir ce qui se passe à l’extérieur dans le monde d’une manière générale et essayer de profiter d’expériences d’autres pays qui sont passés par nos mêmes expériences politique, économique et sociale. C’est une lacune dans la manière et dans la logique de ceux qui gouvernent. J’estime également qu’on a besoin d’une réforme administrative radicale du ministère des affaires étrangères. Ce qui m’inquiète le plus c’est la sécurisation de l’élaboration, de la mise en œuvre mais aussi de la perception des questions régionales.

    Selon vous, quels dossiers de politique étrangère méritent plus d’effort de la part du gouvernement égyptien?
    Je dirais la Syrie et bien sûr la question du bassin du Nil. Le Nil, je sais que c’est une priorité pour le gouvernement égyptien actuellement et il fait ce qu’il peut. Mais je trouve qu’une approche différente pourrait peut-être faciliter l’arrivée à un certain compromis notamment avec les Ethiopiens. Le problème n’est pas le gouvernement actuel ; c’est enraciné depuis des années, depuis plus de dix ans. La difficulté réside dans les conflits d’intérêt autour du bassin du Nil, le manque d’équité et de justice dans la répartition des eaux. Il est primordial de créer une communauté d’intérêt autour du Nil qui ferait qu’on aurait un certain système ou norme pour régler ce genre de différends pour qu’il ne s’aggrave pas comme c’est le cas actuellement. Mais ça n’a jamais existé, ça n’a jamais été une priorité ni sous Moubarak ni sous Sadate. L’approche très sécuritaire du bassin du Nil et la croyance dans la continuité du statu quo se sont révélées illusoires. Dire que la responsabilité incombe au gouvernement actuel serait injuste. Mais je crois que, d’abord, nous devons apprendre de cette expérience, qu’il ne faut pas se concentrer uniquement sur la région où il y a des problèmes. Il faudrait au contraire avoir une analyse des perspectives des problèmes et essayer de les éviter. C’est-à-dire qu’il faudrait que notre politique ne soit pas uniquement réactive en terme de gestion de crises mais qu’elle puisse pronostiquer et prévenir les crises potentielles.

    « Ce qui m’inquiète le plus c’est la sécurisation de l’élaboration, de la mise en œuvre mais aussi de la perception des questions régionales »

    Dans le dossier du bassin du Nil je crois que nous ne devons pas avoir honte de demander l’aide de nos alliés internationaux que ce soient les Etats-Unis, la France, l’Allemagne ou le Royaume-Uni. Leur appui à notre position à l’égard de l’Ethiopie pourrait avoir un impact sur la résolution de ce conflit et j’espère qu’on fera usage de ces relations avec ces pays pour exercer une certaine pression sur Addis-Abeba.
    Pour la Syrie, j’aurais préféré que notre position soit radicalement différente. Je crois que l’Egypte essaye de jouer un rôle réel dans la résolution du conflit. Mais ce qui m’inquiète c’est qu’on essaye de résoudre le conflit au détriment du peuple syrien qui a beaucoup souffert. Ce conflit a fait près de 250 000 morts et un million des réfugiés à travers le monde. J’aurais préféré que la résolution du conflit proposée par l’Egypte soit plus équitable et plus juste que celle qu’elle défend pour le moment.

    Entretien réalisé par Nahed AlaaEldin Shalan