• Nourane Helmy – Le nouveau parlement : façade législative consolidant le pouvoir présidentiel

    Publié le 23 février 2016

    Nourane HelmyNourane Helmy, diplomate et docteure en sciences politiques de l’IEP Grenoble, enseignante associée à l’université du Caire et du milieu délibératif égyptien, discute dans cet article les premières élections législatives en Egypte depuis la destitution des frères musulmans du pouvoir.

    « Les élections parlementaires qui ont débuté le 18 octobre dernier représentent les premières élections depuis celles de 2012, qui avaient donné la majorité aux Frères musulmans. Ces derniers ont été écartés de ces législatives, tout comme certains opposants laïques d’ailleurs. Ces élections marquent la troisième et la dernière étape de la « feuille de route » du Président Al-Sissi.« 

     

    Après une constitution en janvier 2014 puis son élection à la présidence en juin 2014, l’Égypte a ouvert en octobre l’élection de son Parlement. Quatre ans après la révolution qui a écarté Hosni Moubarak du pouvoir, ce scrutin marque le retour probable à un parlement docile avec une opposition réprimée d’autant plus que la plupart des principales forces d’opposition qui ont mené la révolution en 2011 ont disparu de la scène politique égyptienne. La loi électorale elle-même a été forgée pour empêcher l’émergence de forces contestatrices. En effet, parmi les 596 sièges 75 % sont disputés par des candidats individuels, 20 % par des listes et 5 % sont attribués par le Président. Un système qui favorise les figures politiques fortunées, bien implantées localement, en particulier celles issues de l’ancien régime de Moubarak.

    Le pouvoir politique en Egypte est encore plus scellé qu’auparavant. Le pouvoir politique est presque sûr que les élections seront sans surprise puisque les seuls partis autorisés à se présenter soutiennent plus ou moins fortement le pouvoir. Cela transforme le pouvoir législatif, représenté par le Parlement comme une simple chambre d’enregistrement des directives de l’exécutif sans réel contre-pouvoir. Malgré l’appel fait par le pouvoir politique en place pour voter en masse, seuls 28,3 % des électeurs se sont déplacés dans les bureaux de vote pour ce scrutin, étalé entre le 17 octobre et le 2 décembre.

    « Ce scrutin marque le retour probable à un parlement docile avec une opposition réprimée »

    Le deuxième phénomène à prendre en compte est la montée des indépendants sur la scène électorale. Les partis sont eux-mêmes corrompus et animés par les intérêts personnels de chaque candidat plutôt que par un intérêt général. En effet, les partis en lice savent que pour avoir l’autorisation de se présenter ils ne peuvent s’opposer frontalement au pouvoir exécutif. Ils sont donc tous, plus ou moins complaisants avec la politique d’Al-Sissi. La quasi-totalité des partis soutiennent de toute façon la politique du président Sissi. Ce qui pourrait donner naissance à un Parlement qui ne soit qu’une simple caisse d’enregistrement des décisions de l’exécutif. En difficulté financière, déchirés par les dissensions, les partis prorévolutionnaires sont aujourd’hui tous marginalisés. Outre le grand nombre de députés indépendants, le Parlement est constitué d’une multitude de blocs qui ne possèdent pas de programmes communs, même si en grande majorité ils soutiennent le président

    A leur tour, les forces islamistes, qui ont pâti d’un sentiment anti-islamiste fort au sein de l’opinion et de la désaffection de leurs partisans pour le scrutin, sont quasiment absentes, alors qu’elles composaient les deux-tiers du Parlement élu en 2012. Les Frères musulmans, qui font l’objet d’une féroce répression depuis la destitution du président islamiste Mohammed Morsi par l’armée en juillet 2013, déclarés depuis organisation terroriste, n’étaient pas représentés. Pour sa part, le parti salafiste Al-Nour, qui soutient pourtant l’armée et le président Al-Sissi, a réalisé un très mauvais score, avec seulement quelques sièges obtenus, contre 23 % des sièges en 2012, arrivant en deuxième position derrière les Frères musulmans (43%), juste un an après la création de leur parti. Au final, c’est un échec politique des salafistes. Si les cadres d’Al-Nour s’opposent aux Frères musulmans, les électeurs des deux se ressemblent, ils sont hybrides, et ne digèrent pas le soutien d’Al-Nour au régime politique qui réprime les Frères musulmans. On a donc vu Al-Nour passer de 23% en 2011 dans le scrutin individuel à 8% aujourd’hui.

    Le troisième phénomène est celui d’une scène électorale caractérisée par le chaos. Les résultats reflètent un manque de clarté ; les programmes ou les visions politiques sont absents, les partis ou les personnalités qui jouissent de l’expertise du travail parlementaire sont inexistants. Théoriquement, ce parlement sera doté de pouvoirs sans précédent. Il devra, entres autres, réviser toutes les lois promulguées depuis la dissolution de l’ancien parlement, en plus de la formation du nouveau gouvernement. Et ce, en consultation avec le président de la République. L’importance de ce parlement émane aussi des larges prérogatives que lui confère la Constitution de 2014, qui instaure un régime semi-présidentiel. Il reviendra à ce parlement d’approuver le choix du chef du gouvernement, effectué par le président de la République. Il peut réclamer un référendum à la majorité des deux tiers pour obtenir la destitution du président de la République, au risque cependant d’être dissous si le résultat du référendum est négatif. Le président peut aussi proposer la dissolution du parlement par référendum sans risquer de devoir démissionner, en cas de refus par le peuple.

    Mais il y aura toujours des questions sur la capacité du parlement à représenter toutes les composantes de la société, en particulier les jeunes (49 députés), les femmes (73 députés) et les coptes (36 députés dont 24 de la coalition Pour l’amour de l’Egypte). Plus important encore, la possibilité d’une véritable cristallisation d’une opposition influente au parlement.