• Moustafa Aboul-Dahab – « L’Egypte postrévolutionnaire : vers la naissance ou la chute de l’Etat »

    Publié le 20 février 2013

    Etudiants, vous avez la parole!

    Moustafa Aboul-Dahab, 2e SCPO, partage ses idées qu’il a déjà publiées dans un ensemble d’articles critiquant le régime et le gouvernement égyptien actuels.

    Suite à de nombreuses injustices le Printemps arabe a engendré de nouveaux espoirs. Mais très vite celui-ci se transforme en  hiver islamique, mettant en place de nouveaux défis. Le parcours semble être encore long…

     Dans un environnement politique très particulier, voire perturbé, les Egyptiens ont été amenés à voter pour un référendum constitutionnel. Ces « citoyens de la révolution » devaient donner leur accord à une nouvelle constitution accompagnée par des bouleversements politiques énormes. Ils devaient donner leur accord sur un projet qui est supposé consolider la naissance de l’Etat, et qui devait marquer le lever du soleil couché depuis longtemps sur ce pays du Nil. Cependant, loin de permettre la stabilité, ce projet politisé a évidemment concrétisé les conflits latents entre les différents partis de l’opposition et les Frères musulmans.

    Ce projet porte en lui des tensions énormes qui ont débuté avec la déclaration du décret constitutionnel du 22 novembre 2012. La crise politique actuelle n’est que le fruit d’une défaillance gouvernementale énorme, un fruit amer qui risque de conduire à la chute totale de l’Etat égyptien.

     

    « Le décret présidentiel […] s’inscrit dans une perspective de «filtration politique» visant à remplacer à long terme les personnalités à la tête des postes gouvernementaux par des dirigeants appartenant à la Confrérie »

    Tout d’abord cette réalité s’est manifestée par la chute de l’Etat de droit. Celui-ci est chargé de garantir le respect des lois et des différents organes institutionnels. Or, il semble y avoir une tendance à violer ce principe. La tentative du président Morsi de rétablir le parlement après sa dissolution le jeudi 14 juin 2012 par la cour constitutionnelle en constitue une preuve. De plus,  le décret constitutionnel qui donne des droits non limités au Président à travers les articles 2 et 6 sous prétexte de la « protection de la révolution » vient confirmer cette réalité[1]. Tous ces faits constituent une défaillance totale du principe de l’Etat de droit.

    Ensuite, cette chute de l’Etat de droit signifie la chute de l’Etat démocratique, qui se base essentiellement sur le système de « check and balance ». Ce système stipule l’équilibre entre les trois pouvoirs de l’Etat : les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire, qu’on retrouve aux Etats-Unis, en France et dans d’autres Etats démocratiques. En effet, le décret constitutionnel limite l’indépendance du pouvoir judiciaire en permettant au président de la République de nommer directement le procureur général, s’inscrit dans une perspective de « filtration politique» visant à remplacer à long terme les personnalités à la tête des postes gouvernementaux par des dirigeants appartenant à la Confrérie. Par ailleurs dans la plupart des Etats démocratiques, il existe un système de « feedback » qui force le gouvernement à réviser ses décisions et ses choix suite aux réactions de masse populaire. Or le Président s’est abstenu de reporter la date du référendum constitutionnel malgré les énormes manifestations qui ont éclaté et malgré le risque de rupture politique. De même après trois jours de tension, le 6 décembre 2012 le Président a décidé de s’adresser à son peuple, pour expliquer la situation. Cette réaction tardive n’était pas à la hauteur de la crise.

     Enfin, la scène sanglante du mercredi 5 décembre 2012, qui a causé la mort de huit personnes, cache en son sein une réalité assez dangereuse. Une réalité qui peut conduire à la chute même de l’Etat. Il s’agit de la présence de milices armées qui se sont dirigées vers les manifestants sous prétexte de la « protection de la légitimité du pouvoir et de la Charia ». Cet incident semble affirmer la présence et la mobilisation de milices armées organisées au sein des Frères musulmans qui existent déjà depuis 1935 du fait de Salah El-Ashmawy[2]. Face à l’absence de présence effective de la police, l’institution officielle chargée de protéger les citoyens, ces milices décident de combler ce vide. Ce fait risque de remettre en cause le monopole de coercition légitime de l’Etat et risque de conduire à la naissance de « l’Etat voyou », qu’on trouve notamment dans des pays comme le Liban où le Hezbollah  joue un rôle important. L’Egypte fait face à une vraie crise politique qui s’accentue et qui se concrétise jour après jour. Une crise qui risque de conduire à la chute de l’Etat. Et au cœur de ces tensions, les citoyens ont été amenés à voter pour une nouvelle constitution, à voter pour la légitimité de « la colonne vertébrale de l’Etat » comme la nomme Aristote. La constitution qui est la base de la construction de notre Etat démocratique et de la réalisation de notre rêve révolutionnaire, une équation qui semble être incompatible ! 




    [1] L’article 2 protège les décrets présidentiels de tout recours en justice. L’article 6 élargit les pouvoirs du Président et lui donne des pouvoirs exceptionnels en situation d’urgence, lui permettant de faire face à tout risque qui affecte la nation ou la révolution

    [2] Salah el Ashmawy est né en 1910. Diplômé de la faculté de commerce en 1932 il était membre du bureau des Frères musulmans de 1939 à 1953 et a joué un rôle important dans la formation des milices. Il a été emprisonné sous le régime du président Sadate.