• Jean Marcou – « De Tahrir à Taksim… »

    Publié le 24 février 2014

    jean MarcouJean Marcou, professeur de science politique à l’IEP Grenoble, est actuellement directeur des relations internationales. Coordonnateur de la FESP entre 2000 et 2006, il s’essaie à une comparaison entre les révoltes populaires en Egypte et en Turquie, tout en distinguant les concepts politiques de « coup d’Etat » et de « révolution ».

     A partir de la fin du mois de mai dernier, la Turquie a connu un important mouvement de contestation qui a duré pendant près de deux mois. Parties de la place Taksim à Istanbul et notamment du refus d’un réaménagement urbain qui doit conduire à la destruction d’un parc arboré avoisinant (Gezi Parkı), des manifestations de grande ampleur affectent rapidement l’ensemble du pays. À Taksim et dans d’autres lieux symboliques (comme le parc de Kugulu à Ankara), on assiste à des initiatives citoyennes (campagnes d’affichage, campements de protestation, meetings, sit-in, concerts improvisés…) qui ne sont pas sans rappeler ce qui a pu advenir à Tahrir, en Égypte, au moment de la Révolution du 25 janvier. Le mouvement de Gezi a par ailleurs recours à des formes de mobilisation utilisant les réseaux sociaux, proches de celles qui ont assuré le succès des soulèvements arabes, deux ans auparavant.

    Après les « printemps arabes », assiste-t-on à un « printemps turc » ? Rien n’est moins sûr… Les révolutions arabes du début de l’année 2011 (en particulier en Tunisie ou en Égypte) ont été marquées par le fameux mot d’ordre « Dégage ! » qui résumait le désir d’en finir avec des régimes autocratiques sclérosés incapables d’offrir des perspectives aux nouvelles générations. Or, en Turquie, c’est plutôt le mode de gouvernement qui est en cause. Après avoir libéré la démocratie parlementaire turque de la tutelle de l’armée, le gouvernement de l’AKP révèle des turpitudes qui démystifient le « modèle turc » : centralisation de la décision, interférence de l’Etat dans la vie privée des citoyens, lancement de grands projets à répétition associés à la promotion du parti et des hommes au pouvoir…

    « A vrai dire, un coup d’Etat véritable peut se cacher derrière une intervention militaire feutrée et même derrière une révolution… »

    En fait, le mouvement de Gezi est parti du refus de la destruction d’un espace vert et des arbres qui s’y trouvaient. S’il a eu un tel succès, c’est parce qu’il s’est fait directement l’écho de l’inquiétude croissante des Turcs face à de grands projets du gouvernement, en cours : la construction d’un 3e pont à Istanbul, le creusement d’un canal parallèle au Bosphore, la multiplication de centrales électriques qui éventrent les montagnes dans le nord-est ou de barrages qui engloutissent des sites historiques dans le sud-est… En bref, après dix ans de gouvernement AKP, les Turcs n’ont pas voulu renverser le régime, mais ont souhaité que leur opinion soit désormais mieux prise en compte par les pouvoirs publics et que le développement économique reste compatible avec le respect de leur cadre de vie.

    Les événements de Gezi n’ont donc pas été de même nature que la Révolution égyptienne du 25 janvier. Mais le gouvernement turc, quant à lui, n’a pas tardé à les comparer à un autre phénomène politique égyptien : les manifestations du 30 juin 2013 qui ont abouti au renversement de Mohamed Morsi. À partir du mois de juillet dernier, en effet, le premier ministre turc, Recep Tayyip Erdoğan, n’a cessé d’assimiler le mouvement qui le contestait à un coup d’Etat visant à l’abattre. Là encore, cette comparaison et cette assimilation peuvent paraître abusives car, comme nous l’avons vu précédemment, l’objectif des manifestants de Gezi n’a jamais été de remettre en cause le pouvoir politique existant. Reste à savoir bien sûr comment caractériser ce qui s’est passé en Egypte l’été dernier, une entreprise qui risque de faire couler encore beaucoup d’encre.

    Révolution, coup d’Etat… ces deux concepts, qui semblent a priori s’opposer, ont trait l’un et l’autre au renversement de l’ordre politique existant et à la détention du pouvoir. Mais si les Révolutions impliquent la justesse de ce renversement en l’associant à la survenance d’un soulèvement socio-politique légitime, les coups d’Etat apparaissent comme une remise en cause beaucoup plus contestable de l’ordre établi, impliquant le plus souvent la confiscation abusive du pouvoir par une faction ou une caste généralement liée à des forces armées. Il reste que cette distinction n’est pas aussi nette qu’il y paraît. Les coups d’Etat essayent le plus souvent de se parer des attributs plus enviables et plus légitimes des révolutions. Et, comme le montrait l’écrivain italien Curzio Malaparte, les révolutions ne sont parfois pas aussi étrangères qu’on pourrait le croire à la « technique du coup d’Etat »[1]. Pour sa part, dans son magistral ouvrage « Anatomie d’un instant », traitant de la tentative de coup d’Etat qui, le 23 février 1981, faillit avoir raison de la transition démocratique espagnole, le journaliste Javier Cercas insiste sur la variété des interventions militaires et sur la combinaison possible de plusieurs formes de coup d’Etat.[2] A vrai dire, un coup d’Etat véritable peut se cacher derrière une intervention militaire feutrée et même derrière une Révolution…

     

     




    [1] Curzio MALAPARTE, « Technique du coup d’Etat », Paris, Grasset, 1966 (pour l’édition française traduite de l’italien)

    [2] Javier CERCAS,  » Anatomie d’un instant », Paris, Paris, Babel, 2013 (pour l’édition française de poche, traduite de l’espagnol)